Hommage à Eric Holder : La belle n’a pas sommeil

Il y a an mon ami m’envoyait son dernier livre à ma nouvelle adresse.

La Poste lui renvoyait alors illico en écrivant sur l’enveloppe que le destinataire est inconnu à cette adresse alors que mon nom sur la boîte il y est bien, et j’y ai déjà reçu de fort belles choses depuis deux mois, mais maintenant j’ai un doute avec ce problème d‘inconnu  : ça se trouve pas toutes les belles choses. Il y a pu avoir perte de belles choses.

Le 1er janvier 2018 le timbre a augmenté comme l’année d’avant et comme cette année, 2019, et comme il augmentera l’année prochaine en 2020, énormément augmenté même, l’employé des Postes m’a dit « remerciez Monsieur Macron ». Quasiment un euro pour envoyer une lettre. Mais comme personne n’écrit plus, le monsieur de la Poste m’a dit que les décideurs n’en n’avaient rien à faire des particuliers, il m’a dit La Poste travaille surtout avec les entreprises, les particuliers qui envoient de vraies lettres c’est 1% du chiffre d’affaires.

Ce matin de janvier 2018 je me souviens que je suis passée de très gentille à très méchante à La Poste où il y a ce monsieur qui m’a dit de m’adresser à Macron si je trouvais le timbre trop cher.  Pour mon problème de distribution du courrier, il m’a dit qu’il fallait que j’aille au centre de distribution. J’ai bien conscience que c’est dur en Rhône-Alpes d’être facteur, qu’il fait très froid, que le facteur il a pas droit à l’erreur, qu’être facteur ça doit être difficile partout en France, que pour être facteur il faut avoir les yeux en face des boites aux lettres pour pas louper un nom, que si on ne voit pas un nom en tant que facteur sur une boîte on se fait engueuler, peut-être même virer parce ce que maintenant il y a des fous qui font des réclamations pour tout, partout, et que la tournée est minutée, qu’il faut avoir les yeux en face des trous.

Au centre de distribution ils m’ont viré fissa en me disant qu’il fallait que j’appelle le 36 31 où les euros défilent avec les minutes d’attente,  mais alertés ils ont quand même fait une photocopie de l’enveloppe où l’écrivain avait écrit de sa plume et d’une écriture que je reconnaîtrais entre mille, il avait écrit la bonne adresse, il avait inscrit très justement ma nouvelle adresse, mon adresse exacte avec mon nom précis, il avait écrit très à propos le bon prénom avec la bonne orthographe et le bon le code postal.

Au 36 31 j’ai appelé trois fois, en appuyant sur 2 cinq fois, pour enfin avoir une interlocutrice, en fait j’ai eu trois interlocutrices différentes, j’ai donné mon nom prénom adresse j’ai expliqué ma réclamation trois fois de suite, mais j’étais bien réveillée, je n’avais pas sommeil, j’ai exprimé mon inquiétude que d’autres courriers aient pu être renvoyés à leur expéditeur, ou pire, que d’autres belles choses capitales se soient perdues, et les trois interlocutrices me répétaient que c’était l’expéditeur qui devait faire une réclamation pour se faire rembourser.

Là je me suis bien battue, je leur ai dit que c’était ridicule comme demande, que je pouvais me faire passer pour l’expéditeur en rappelant moi même au 36 31, car les expéditeurs Delphine et Eric ils ne voulaient pas le faire, appeler pour râler, ils m’ont dit laisse tomber Muriel l’important c’est que le livre arrive, ils s’en foutent et ils ont bien raison, ils savent que l’erreur est humaine, que les facteurs font du mieux qu’ils peuvent, comme moi avec ma famille, Eric et Delphine étaient déjà ailleurs, ils avaient d’autres chats à fouetter dans leur champs de vision, une maison d’édition à faire tourner, des marchés, une bouquinerie, un roman sur le feu, des livres à écrire, bref des aventures, de vraies, et d’autres soucis, des vrais.

Pour moi le livre de mon ami spécialement envoyé à ma nouvelle adresse c’était sacré c’était symbolique et l’adresse n’était pas erronée, et ce c’est pas possible que le courrier à mon nom n’arrive pas, cela me tenait éveillée la nuit, de savoir que c’était moi qui était inconnue à cette adresse et c’était difficile à avaler, je savais que que mon énervement était inutile et disproportionné mais à l’intérieur de l’enveloppe il y avait une bouée, oui je fais des histoires quand il s’agit d’un livre à l’intérieur de l’enveloppe, et pas n’importe quel livre, pas n’importe quel écrivain, pas n’importe quelle rencontre, quand il s’agit de ce qui m’importe le plus dans la vie au même titre que l’amour et l’amitié : le livre. Et que la Poste me dise que je ne suis pas digne de le recevoir, que je ne suis pas bénie, que je suis une inconnue, ce n’est pas envisageable.

J’ai rappelé la Poste pour me ruiner en leur disant que j’avais un dossier, que j’avais toutes les infos, coordonnées de l’expéditeur, lieu de dépot vendays-montalivet tout ça, que l’expéditeur leur dirait la même chose que moi, mais que les expéditeurs avaient d’autres chats à fouetter, d’autres livres à envoyer, à écrire, mais ils me disaient que je pouvais pas me faire passer pour l’expéditeur, que c’était pas la procédure, qu’ils allaient se faire renvoyer qu’ils pouvaient pas entendre ça qu’ils étaient sur écoute, on se serait cru à la DGSE,  ils me raccrochaient au nez ils étaient paniqués de mon effronterie de mon arrogance, de ma folie sans doute.

Alors j’ai écrit au service réclamation sur le net car sur le net on peut laisser libre cours à la folie, la folie douce ordinaire des courriers administratifs, on sait très bien que si on cherche à contacter La Poste on s’engage dans un mille feuille inutile mais on le fait quand même, on sait qu’on perd son temps, que cela n’a pas de sens, que le livre, Eric me l’a placidement renvoyé à une adresse sur la longue route perdue des trois villages dans la montagne, et pourtant une adresse bien solide celle-là, bien connue du facteur.

Mais quelque chose résistait toujours, même après être allé chercher le livre dans la montagne, on n’avale pas l’inconnue à cette adresse, la blessure est profonde justement à cause de l’expéditeur, de l’importance de l’expéditeur dans ma vie, qui a pris soin, je le répète,  de bien écrire l’adresse et à qui on a renvoyé effrontément son livre écrit de sa plume dans sa boite aux lettres. Et là sur les mails de la Poste ils commencent à écrire Murielle au lieu de Muriel comme le film de Resnais et ils m’ont envoyé des accusés réception avec numéro de dossier à rappeler dans toutes les correspondances à venir pour être remboursée de 4 euros 80, car oui, c’était une erreur de leur part.

Moi je veux que celui qui celui tourne autour du diamant dur depuis 40 ans soit remboursé.

Pour finir, quelques jours plus tard, j’ai réussi à me faire passer pour l’expéditeur au téléphone, et quelques secondes cette usurpation d’identité m’a fait très plaisir. Quelques secondes dans la peau d’une éditrice, d’un écrivain, quelques secondes à me battre pour un livre, et pas n’importe lequel, c’était merveilleux. Pour finir Eric et Delphine, même si ça leur était complètement égal,  se sont fait remboursés.

En ces derniers jours si tristes de janvier 2019 je lis à nouveau ce qui me réconcilie avec l’existence, et presque avec La Poste, car j’aime profondément la Poste, car je fais partie de ces opiniâtres qui continueront à envoyer des lettres, qui chercheront jusqu’au bout de la nuit un livre perdu ou une bouquinerie au fond des bois.

Supposons qu’en été, fatigué de la plage, ou bien en hiver, coincé sur la presqu’île battue par la pluie, vous décidiez de visiter un endroit insolite dont on vous a parlé. Au milieu de la forêt, une librairie d’occasion, une bouquinerie dont les bacs, à l’entrée, semblent n’attirer la convoitise que des chevreuils, des corbeaux. On vous en aura parlé puis qu’aucune indication ne la signale, aucune publicité, pas de panneau.

(…) Des millions et des millions nous sommes à nous croire solitaires, en retrait, marginaux – à craindre au même moment le manque de chauffage l’hiver prochain, à songer au pot de géranium qu’il convient de rentrer…Des millions à bouger le moins possible, à nous taire, afin de ne pas déranger le brouillon de nos microfictions, en ne réclamant qu’une seul chose : la paix, la paix épaisse, confortable, soporifique. Les meilleurs jours, je me persuade que ce sont notre nombre, notre poids, notre silence qui pèsent sur la terre, freinant sa vitesse, la retenant par les cheveux, l’empêchant de tourner follement »

Il y a un an, je ne savais pas que ce serait le dernier roman publié, mais je savais confusément que c’était une question de vie ou de mort.

Muriel

passages en italiques tiré du livre de La belle n’a pas sommeil, d’Eric Holder, Seuil, janvier 2018.

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